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Faire société en Irak ?

 

mardi 20 avril 2010, par Bernard Dreano

Fragmentation et recomposition politique et sociale, initiatives de la société civile et solidarité

Début mars les électeurs irakiens ont désigné leurs députés lors du deuxième scrutin parlementaire depuis l’invasion américaine et la chute de Saddam Hussein. La participation a été meilleure qu’en 2005, quand les sunnites avaient en majorité boycottées les élections. Quelques dizaines de personnes ont été tués lors d’attentats perpétrés par des groupes se réclamant d’al Qaïda, qui avaient promis la mort pour les 10 millions de votants.

La situation devient-elle « normale » après des décennies de tragédies et d’horreurs ?

L’Irak « libanisé »

Les résultats des élections sont symptomatiques de la fragmentation de la société.

Le découpage des circonscriptions a favorisé les grandes coalitions

La coalition du Mouvement national irakien (Iraqiya List) d’Iyad Allaoui (ancien Premier ministre entre mai 2004 et avril 2005) a précédé de quelques milliers de voix la Coalition de l’État de Droit formé par le Premier ministre sortant Nouri al-Maliki, chacune recueillant le quart des suffrages. L’Alliance nationale irakienne chiite et l’alliance des partis Kurdes, avec respectivement 20% et 15% des voix peuvent faire pencher la balance en faveur de l‘un ou de l’autre. Les consultations publiques et négociations discrètes sont en cours pour constituer le gouvernement et elles peuvent durer des semaines, d’autant que chacune des coalitions est hétérogène.

Le succès relatif de la liste d’Iyad Allaoui est présenté comme celui des « laïcs », ou des anti-confessionnalistes ; il est vrai que cette coalition de 20 mouvements politiques comprenait aussi bien les libéraux de l’Entente Nationale (le parti d’Allaoui), le Front national irakien sunnite, le petit parti démocrate chrétien, le front turkmène (Turcs d’Irak), d’anciens communistes, (le parti Communiste Irakien se présentait sur la liste Unité du peuple ), d’ancien baasistes (l’ex-parti de Saddam Hussein), etc. Pourtant, bien qu’Iyad Allaoui soit lui-même chiite, les scores de sa coalition restent très modestes dans les zones à majorité chiite (10% à Bassora, 8% à Nadjaf), mais très élevés dans les quartiers sunnites de Bagdad ou la province sunnite d’Anbar (73%).

La coalition de 36 partis de Nouri al-Maliki, s’est présentée comme multiconfessionnelle, elle comptait par exemple dans ses rangs Khaled Saadi Yavar al-Dalimi l’un des leaders des groupes de résistance anti-américains sunnites ralliés au régime , mais elle était dominée par le parti islamiste Dawa, chiite, dont al-Maliki est issu. Elle fait 48% des voix dans la province chiite de Nadjaf et 56% dans celle de Bassora, talonnée par la coalition de l’Alliance nationale irakienne ou se retrouvent les chiites radicaux partisans de Moqtada al-Sadr mais aussi Ahmad Chalabi l’ancien protégé de Georges W. Bush ; cette alliance obtient 41% des voix à Nadjaf et 31% à Bassora (mais les deux coalitions font moins de 12% en Anbar). Le chef chiite radical Moqtada al-Sadr, retiré en Iran et qui s’était tenu à l’écart de la campagne électorale, vient d’appeler à l’organisation d’un référendum pour designer un Premier ministre « incontestable ». Il se met ainsi, en apparence, au dessus des « tractations » tandis que la quarantaine de ses partisans élus parmi les 70 députés de l’Alliance nationale irakienne lui assure une vraie capacité de négociation, et lui permet de s’affirmer face aux partis chiites traditionnels, le Dawa ou même son partenaire de l’Alliance, le Conseil suprême islamique irakien.

Dans les provinces du Kurdistan au nord du pays, l’alliance de partis kurdes traditionnels, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Bârzânî et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalâl Talabânî (qui est également le Président de la République d’Irak), obtient 42% des voix à Souleimania, 68% à Erbil, 80% à Dahuk, ceux qui pas voté pour eux n’ont pas voté pour les trois coalitions « arabes » mais pour les islamistes locaux ou des dissidents de l’UPK.

La polarisation confessionnelle chiite-sunnite et ethnique arabe-kurde demeure donc très forte, en tout cas dans les urnes.

A bien des égards l’Irak d’aujourd’hui se retrouve structuré politiquement comme le Liban, c’est-à-dire selon des clivages confessionnels et ethniques, combinés à des micro-clivages locaux claniques et tribaux. Divers chefs de milices, hommes d’affaires ou leaders tribaux ont négocié des places éligibles au sein de l’une ou l’autre coalition.

Une société éclatée par la combinaison des guerres

La fragmentation de la société, le repli sur sa communauté, son clan, son quartier, sont évidemment le résultat des tragédies qu’a subit la société irakienne pendant plusieurs générations.

Le régime baasiste, installé au pouvoir après 1968, et contrôlé totalement et brutalement par Saddam Hussein après 1979, s’est appuyé sur la minorité sunnite (et plus particulièrement sur les sunnites originaires de la ville de Tikrīt), en confrontation ouverte avec les Kurdes et les Chiites. En novembre 1979 Saddam Hussein a attaqué l’Iran alors en pleine révolution islamique (Chiite). La guerre va faire plusieurs centaines de milliers de morts irakiens (et plus de victime encore en Iran). Les mouvements chiites interdits sont réprimés (l’appartenance au parti Dawa est punie de mort), tandis que l’armée irakienne pille le Kurdistan d’Irak et gaze la population de la ville kurde de Halabja (opération Anfal - le Butin). La guerre avec l’Iran s’achève en août 1988. Pendant tout le conflit le régime avait été soutenu par les occidentaux (et d’abord par les Etats Unis et la France) et les pétromonarchies (et d’abord par l’Arabie saoudite), mais ce soutien cesse à la fin de la guerre et le pays est au bord de la faillite. Saddam décide alors d’annexer le riche Koweït voisin (été 1990) avant d’en être chassé par la « tempête du désert » de la coalition internationale dirigée par les Etats Unis et mandatée par l’ONU. La révolte chiite qui suit et écrasée dans le sang par la Garde Républicaine de Saddam (l’unité d’élite qui n’a pas été engagée au Koweït), tandis que la révolte kurde bénéficiant, contrairement aux chiites, d’un certain soutien international (français notamment) aboutit à la séparation de facto des régions kurdes du Nord Est.

Le régime s’est maintenu, mais il est au ban des nations. L’embargo de l’ONU dans des conditions imposées par les Occidentaux provoque la mort de centaines de milliers d’enfants, pour cause de malnutrition, et le développement massif de la corruption. L’unité nationale est ébranlée, les structurations tribales, devenue de moins en moins influentes dans la société sous l’effet de la modernisation sont réactivées, notamment dans la parie sunnite de la population Saddam Hussein profite de ces phénomènes qui fragmentent la population, pour maintenir son pouvoir sur l’ensemble du pays (Kurdistan excepté).

La « troisième guerre du Golfe », celle déclenchée par Georges W Bush pour renverser Saddam Hussein, déclenchée en mars 2003, était censée s’achever en mai… en fait c’est une véritable combinaison de guerres qui commence à cette date, contre l’occupant (américains, anglais, polonais, italiens, etc.), menée principalement par des milices sunnites locales d’une part, les milices ultra-sunnites liées à al Qaïda d’autre part (un courant jusque là inexistant qui tire partie de l’occupation), et parfois les milices chiites, qui se combine avec diverses formes de guerres civiles locales, provoquant de nouvelles ruptures dans la société, des exodes internes (entre Chiites et Sunnites à Bagdad, Arabes, Turkmènes, Assyriens et Kurdes dans le Nord, etc.) et externe (des centaines de milliers d’irakiens se réfugient à l’étranger, en Syrie, en Jordanie, en Occident…, un mouvement qui affecte particulièrement les intellectuels et les petites minorités, chrétiennes notamment). Parallellement un régime civil irakien s’installe, appuyé sur les Kurdes et surtout sur les mouvements chiites qui composent avec l’occupant (Dawa, Conseil suprême islamique…) même si les principaux dirigeants chiites ont d’excellent rapports avec les Iraniens que les américains considèrent par ailleurs comme un ennemi principal ! Tandis que les sunnites, principales victimes de la dé-baaasification, paraissent marginalisés.

Cette « combinaison de guerres » va durer de manière intense, avec des dizaines de milliers de morts, jusqu’à 2007-2008, et la période dite du « réveil » (Shawa), ou la majorité de la guérilla sunnite se rallie au régime, isolant les extrémistes d’al Qaïda. La paix n’est pas tout à fait revenue (affrontement entre clans, conflits ethniques larvés au nord, poursuite des attentats d’al Qaïda), mais la situation sécuritaire et sans commune mesure avec l’horreur des années 2004-2006.

Le pays est éclaté, politiquement morcelé, toujours frappé par la violence, subissant l’occupation étrangère, les ingérences des pays voisins, les pétromonarchies et les régimes arabes pro-occidentaux d’une part, l’Iran d’autre part. Le niveau de vie encore très inférieur à ce qu’il était il y a trente ans, avec un Etat qui n’a pas encore de vraie légitimité, une corruption généralisée, Pourtant la reconstruction de la société est en cours.

Il est intéressant de constater qu’à l’intérieur du cadre politique actuel, nombre d’électeurs ont malgré tout manifesté leur volonté de changement. Comme le remarque le journaliste Ali Kareem les électeurs semblent avoir préféré de nouvelles têtes, de très nombreux députés sortant, y compris des ministres, ont été éliminés, n’obtenant pas le quotient électoral nécessaire pour être élu, certains étant cependant repêchés par le système de répartition des listes. Au total près des 4/5 des 350 députés sont nouveaux ! Comme si les électeurs signifiaient qu’il était temps de renouveler une classe politique jugée incapable de remettre le pays sur pied ?

Les actions de la société d’en dedans

C’est dans le contexte que nous venons de décrire que se développe le projet de soutien aux organisations de la société civile irakienne, mis en œuvre par le réseau pour un Irak au futur démocratique (Iraq Democratic Future Network - IDFN) et Alternatives (Canada) avec ses partenaires d’Initiatives pour un autre monde (IPAM, France) et du Forum des alternatives Maroc (FMAS).

IDFN regroupe seize associations irakiennes d’origine et d’activités diverses, mouvements de femmes : Ligue des femmes irakiennes , Renouveau des femmes irakiennes, de jeunes : Union générale des étudiants en Irak , Fédération de la jeunesse démocratique irakienne, de défense des droits de l’homme et des minorités : Association nationale pour la défense des droits de l’Homme en Irak, Association Assurbanipal des chrétiens assyro-chaldéens, Société de bienfaisance de la minorité religieuses des sabéens , syndicales : Confédération des syndicats irakiens membre de la Fédération syndicale internationale, associatives diverses : le réseau des ONG d’Irak IKKN, des associations culturelles, sportives… rassemblant des femmes et des hommes, des arabes et des kurdes, des sunnites, des chiites, des chrétiens, etc. unis dans une volonté de changement démocratique et pacifique.

IDFN n’est évidemment pas le seul regroupement d’organisation de la société civile irakienne, de multiples formes d’auto-organisations et de mouvements sociaux, de syndicats, associations, communautaires, religieuses, laïques, à dimension locale ou nationale, se sont développées en Irak ces dernières années, certaines très fermées et exclusives, d’autres ouvertes et démocratiques.

L’action d’Alternatives et de ses partenaires n’est évidement pas la seule activité d’ONG étrangère en Irak, et, sans aucun doute, pas la plus importante si on la mesure par son volume (en termes financiers, en termes de nombres de personnes impliquées, etc.). Depuis l’invasion du pays en 2003 et la chute de la dictature de Saddam Hussein, beaucoup d’argent international a été dépensé dans le pays, avant tout pour faire la guerre, et dans des proportions bien moindres, pour « développer » le pays, et y « implanter » la démocratie. L’argent de cette « coopération » a parfois permis la mise en œuvre d’action de reconstruction matérielle ou culturelle ou d’aide humanitaire utile, mais il a malheureusement aussi servi à financer des actions définies et imposé de l’extérieur, sans rapports avec les besoins principaux des irakiens ou leurs aspirations, ou très souvent en rapport avec les intérêts de certains, détournant l’aide par ma corruption ou l’instrumentalisant pour des stratégie de pouvoirs partisans ou sectaires.

Le projet dont nous parlons répond à des demandes des organisations de la société civile elle-même. Celle-ci ne sont pas des artefacts crée par le soutien extérieur, des « Fongos » (Foreign organized NGO) dépendant des donateurs, mais des mouvements enracinés dans leur société, retissant les fils d’une société fragmentée. Le soutien extérieur ne finance pas des centaines d’expatriés pour faire « à la place », il aide à faire.

Des soutiens sont par exemple apporté à des microprojets, mis en œuvre en général par plusieurs associations. Un bon exemple et la campagne pour arrêter les violences faites aux femmes, campagne multiforme, initiée au départ avec les organisations d’étudiants et de femmes dans des universités, puis qui se développe dans d’autres milieux. De nombreux mouvements, et pas seulement les organisations de femmes, luttent pour les droits des femmes, en réclamant notamment le retour à la loi « de statut personnel » de 1959, qui garantissait des droits minimaux même si elle n’était pas toujours respecté sous Saddam, et l’abolition de l’article 41 de la nouvelle constitution « démocratique » qui confessionnalise le statut des femmes et les place sous tutelle.

Autre exemple, l’aide apporté à l’Association de soutien aux familles des martyrs et des disparus. Une organisation des femmes devenues veuves du fait des guerres ou de la répression de Saddam. 2,3 millions de femmes sont dans cette situation (près de 9% de la population), beaucoup sont marginalisées, sans aide ou prise en charge des institutions publiques ou communautaires Près de 9 millions de personnes dépendent directement du sort de ces femmes.

La coopération avec les organisations d’IDFN est un projet partenarial entre égaux et pas une relation verticale entre « bénéficiaire » et « prescripteur ». L’une de ces dimensions consiste à partager compétences et expériences, en Irak ou ailleurs (par exemple en Europe, au Canada, au Maroc), au moyen de séminaires ou rencontres de travail internationales, de stages de membres d’association irakienne dans des associations d’objets similaires (organisation e femmes, d’étudiants, syndicats, etc.)

Il existe évidemment d’autres initiatives de coopération avec les mouvements sociaux irakiens développés dans le même esprit, par exemple avec des organisations comme Un Ponte Per (Italie), Nova (Espagne), War on Want (Royaume Uni), IKV-Pax Christi (Pays Bas), le Réseau Euro-méditerranéen des droits de l’homme, etc., et des organisations irakiennes comme l’association de secours populaire Al Amal, ou le Réseau d’action non violente La’ONF (crée en 2005, implanté dans tout le pays ce réseau a organisé une première réunion internationale en novembre 2009 à Erbil)

Il s’agit aussi de faire connaitre les initiatives de la société civile irakienne, et même de les défendre, cette visibilité et à cette solidarité lors donnant plus de force, face aux risques de mise sous tutelle ou d’instrumentalisation par les clans et les pouvoirs locaux ou nationaux irakiens ou étrangers. C’est dans cette esprit qu’a été organisé par exemple la première conférence de solidarité avec la société civile à Rome en mars 2009, et que de nouvelles rencontres sont prévues en Irak, à Paris ou ailleurs.

Ces initiatives pour « refaire société » à l’échelle d’un groupe, d’une localité, d’une région, du pays rencontre de multiples obstacles, qui « atomise la société » au profit de regroupement cloisonnés et hostiles les uns aux autres et de la marginalisation ou du départ des plus faibles ou des plus exposés. IDFN, par exemple, considère que ces actions associatives multiples, qui amènent les gens à coopérer, sortir de leur isolement ou de leur repli sectaire, sont à la base même du processus de réconciliation indispensable au sein du peuple d’Irak, le fondement même d’une société démocratique en construction. « Réconciliation », « Démocratie », des mots, des slogans, utilisés ad nauseam par les leaders qui cherchent de tirer partie du résultat des élections pour assurer leurs réseaux de pouvoirs, ou par les tutelles financières et militaires occidentales. Des objectifs que des hommes et des femmes d’Irak, loin des mots et des slogans, tentent de faire exister dans la réalité.

Le résultat du combat sociétal de ces hommes et de ces femmes n’est pas assuré. Les mécanismes de fragmentation et de confrontation sont toujours actifs et peuvent être entretenus de l’intérieur ou de l’extérieur. Les bombes d’al Qaïda explosent toujours, et la peur du voisin n’a aps disparu dans les rues de Kirkuk ou de Bagdad, les résultats pour le moins balancés des élections peuvent favoriser un certain équilibre des forces au sein de l’Etat, (comme on l’a vu maintes fois au Liban), qui, s’il ne favorise pas – du moins à court terme- la construction d’une administration réellement unitaire, efficace et légitime aux yeux de tout ces citoyens, permet au moins le minimum de paix civile favorable au travail de ceux qui « refont société » et construise l’avenir. Mais cette situation peut aussi (comme on l’a aussi vu mainte fois au Liban,) déraper vers des tentatives de coup de force, ou de reprise de guerre civile.

L’enjeu et énorme. Pour les Irakiens bien sur, mais aussi pour toute la région. Et, même très modeste à l’échelle de ces enjeux, notre solidarité avec les forces de la société civile d’Irak, n’est pas sans importance.

Bernard Dreano

Président du Centre d’études et d’initiative de solidarité internationale à Paris (Cedetim, membre d’Initiatives pour un autre monde IPAM) et l’un des animateurs du réseau international Helsinki Citizens’ Assembly (HCA)

 
 

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